25.09.2007
Retour à Belfast - 7
Reprise (enfin!) de mes Chroniques belfastoires - toujours en guise de suite à "Un été à Belfast" (L'Harmattan). Lisez ou relisez les épisodes précédents dans la rubrique spécifique. Vous pourrez aussi les retrouver ainsi que d'autres aventures urbaines sur mon autre blog : http://memoires-urbaines.over-blog.com
La voiture se faufile tant bien que mal dans les embouteillages et la nuit noire. Elle gagne le quartier universitaire où se trouvent une partie des bureaux du Social Economy Belfast programme. Une perpendiculaire à Botanic Avenue est fermée par une barrière de sécurité. Rachel l'ouvre en tapant son code.
- Cette rue est notre parking. Il y a pas mal de bureaux par ici.
La rue m'avait l'air a priori plutôt résidentielle. Mais bon! Les maisons doivent dater du début du siècle - pas celui-ci, l'autre (le 20e siècle, puisque nous sommes censés être au 21e). Rachel connaît un endroit où le thé et les gâteaux valent le détour. Peu importe l'endroit pour moi. Du moment qu'on soit au chaud.
Le salon s'avère des plus accueillant. La clientèle semble majoritairement estudiantine, le personnel asiatique. Après avoir passé commande au bar, nous nous choisissons une table. Rachel sort plusieurs documents de son sac et entreprend de m'expliquer la situation de l'économie sociale en Irlande du Nord.
800 entreprises d'économie sociale
En 2004, l'Irlande du Nord comptait 800 entreprises d'économie sociale, dont 170 à Belfast. Celles-ci étaient, bien entendu, à différents stades de développement. La plupart se trouve implantée dans des zones défavorisées et participe au processus de réconciliation des communautés. A Belfast, elles sont principalement actives dans le secteur des services de proximité (formation, éducation, petite enfance), le secteur du social et de la santé, le secteur de la culture et les cafés communautaires.
La mission du Social Economy Belfast Programme consiste à former les personnes avant qu'elles ne lancent leur entreprise, à exercer un rôle de mentor, à favoriser l'échange de bonnes pratiques ou encore à développer les réseaux. « Toutefois, le mentoring représente la part la plus importante de notre activité, m'explique Rachel. Le mentor peut aider l'entrepreneur social à travers les différentes phases de son projet : plan stratégique, plan marketing, recherche de financeurs, etc. »
Succes stories
Il semble que cette approche porte ses fruits, car le secteur connaît plus d'une success story. Ainsi, le Farset International est un hôtel construit dans le quartier ouest de la ville en 2003, sur une interface qui a été témoin par le passé d'affrontements entre Catholiques et Protestants. L'hôtel compte 38 chambres et met à disposition des salles de réunions et de conférences pour des groupes locaux et internationaux. Une bonne partie des invités de Banlieues d'Europe y logera d'ailleurs pour les deux nuits à venir. Cet hôtel vise à offrir des opportunités d'emploi aux habitants d'un quartier où le taux de chômage est élevé. La présence des touristes entraîne aussi des retombées économiques pour les commerces locaux.
Non loin d'ici, le Common Grounds Café a pris place dans un quartier où des tensions ont souvent opposés habitants et étudiants. Depuis septembre 2004, ce café communautaire favorisent la rencontre des habitants et des étudiants. Les bénéfices servent à financer des projets dans les pays du Tiers-Monde.
Et la liste ne s'arrête pas là...
Incertitudes pour le futur
L'efficacité de cet accompagnement à la création d'entreprises d'économie social pourrait ne plus être aussi bien assuré. « Avec le début de la nouvelle programmation 2007-2013, les fonds de l'Union européenne ont été réduits de manière significative en Irlande du Nord, me dit Rachel. Des 26 organisations de partenariats de stratégie locale (Local Strategy Partnerships), il pourrait bien n'en rester plus que 6 ou 7, beaucoup plus centralisés. En ce moment, elles existent toujours et sont en train de finaliser les payements de la dernière programmation européenne, qui autorise des dépenses jusqu'en 2008. Après, leur futur est plus qu'incertain. »
10:15 Publié dans Chroniques belfastoises, Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : belfast, banlieues d'europe, économie sociale, ville
27.06.2007
Retour à Belfast - 6
Suite des rencontres de Banlieues d'Europe à Belfast et de mes Chroniques belfastoises là-bas - que j'aurais pu appeler "Un Automne à Belfast" (24 novembre 2006)
Repenser l'image de l'Irlande du Nord
Changer l’image des communautés en transition est l’objectif que se sont fixés les acteurs culturels nord-irlandais. Paul Sweeney,
Permanent Secretary, Departement of Culture, Arts and Leisure (Irlande du Nord), constate que d’autres communautés, d’autres religions, ont émergé depuis la fin du conflit. Dès lors, de nouvelles voies pour vivre ensemble doivent être explorées. Et cela nécessitera du temps, car de nombreux voisins ont vécu le conflit. A cette fin, de nombreux investissements ont été consacrés à la création artistique, à la création de lieux publics partagés, par le biais des programmes européens de réconciliation Peace 1 et Peace 2.
Pour James Kerr, Executive Director du Verbal Arts Centre à Derry, le monde des arts est confronté à deux défis en Irlande du Nord : premièrement, il faut convaincre les pouvoirs publics d’investir dans les communautés locales, deuxièmement, il faut évaluer les avantages des programmes d’art pour les faire valoir auprès du gouvernement. « Si on ne peut pas quantifier ces avantages, il y aura toujours quelqu’un pour dire qu’il y a d’autres priorités. » Mais les défis ne s’arrêtent pas là. Francesca Biondi du New Belfast Community Arts Initiative identifie tout d’abord un défi politique en termes de perception des communautés par rapport aux programmes artistiques. Il s’agit d’encourager la régénération rurale et urbaine par le biais de la culture. Deuxième défi : il faut réfléchir à la signification d’une œuvre non seulement par rapport au message véhiculé, mais aussi en termes artistiques. Pour cela, la consultation et la participation des communautés est indispensable pour renforcer le sentiment de propriété des projets. Et c’est là le troisième enjeu : les communautés ont un rôle de moteur pour les processus artistiques dans le cadre de la régénération et du renouvellement des espaces publics. Ces ingrédients prennent tout leur sens, surtout lorsqu’on remplace des peintures murales à connotation politique par d’autres totalement neutre. L'intervention de Katrina Newell, Youth Arts Coordinator au New Lodge Arts, abonde dans ce sens : la régénération doit avoir un objectif de renforcement de la communauté.
Lutter contre le racisme : quelques expériences de terrain
Contrer la montée de la xénophobie et de l'extrême droite implique de recourir à divers modes de résistance. La culture en est un. A Liverpool, le poète Levi Tafari, travaille sur des projets d’éducation en menant des ateliers d’écriture dans les écoles, les collèges, les universités, les maisons de jeunes, les prisons et les bibliothèques. Dans la banlieue de Lyon, Fernanda Leite, directrice du Centre culturel de Villeurbanne, mène des activités axées sur le dialogue interculturel.
A Ottakring, un quartier comptant beaucoup d’immigrés et de logements dégradés, près de Vienne, un groupe d’architectes et d’artistes veillent à assurer la participation de la communauté locale dans le cadre de la revitalisation urbaine du quartier. La Brunnemark est l’épine dorsale du quartier : 600 m de bazar avec 75 % de commerçants d’origine immigrée. Le groupe d’architectes et d’artistes mènent des projets engagés qui touchent la société, avec le secteur associatif, les associations de jeunesse et les centres scolaires. Ces projets incluent des personnes marginalisées. Il n’y a pas de gentrification, car le but est de garder les gens dans le quartier.
En Israël, le projet « Hand in hand » regroupe trois écoles mixtes mélangeant des enfants juifs israéliens et des enfants arabes israéliens. « Chaque classe compte deux enseignants : l’un enseigne en arabe, l’autre en hébreu », raconte Simone Susskind, présidente de « Actions en Méditerranée » (Bruxelles). On y parle de la religion de l’autre, des fêtes de l’autre. Après la première année, chaque enfant peut comprendre la langue de l’autre, après quatre ans ils maîtrisent totalement la langue. Cela a un impact sur les parents puisque les enfants vont les uns chez autres, dorment sur place… Les parents doivent donc se rencontrer, être en relation. Pour Simone Susskind, la généralisation de ces projets à l’ensemble du système scolaire israélien permettrait de résoudre nombre de problèmes.
Attentat
En fin d’après-midi, Rachel Marshall du Social Economy Belfast programme vient me chercher au Spectrum Centre. Le temps qu'elle m’emmène en voiture jusqu’au centre, la nuit est déjà tombée. Il est vrai que nous sommes beaucoup plus proche du cercle polaire. A la radio, un journaliste annonce qu’il y a eu une tentative d’attentat au Parlement de Stormont. Le silence se fait dans l’habitacle. Aujourd’hui est un jour-clé. Les différentes parties en présence doivent démontrer qu’elles sont arrivées à un accord pour gouverner ensemble. Dans le cas contraire, Londres reprendra en main la gestion de l’Irlande du Nord. Le journaliste parle d’un homme armé, de bombes… C’est un peu confus. J’achèterai les journaux du soir pour en savoir plus. Au-dehors, la vie ne s’arrête pas pour autant. Heure de pointe oblige, nous roulons au pas. Nous ne pouvons que commenter cet événement sur lequel nous n’avons aucune prise.
16:05 Publié dans Chroniques belfastoises, Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Belfast, Shankill, attentat, Israël, Vienne, Liverpool, racisme
10.06.2007
Retour à Belfast - 5
L'action se déroule toujours le vendredi 24 novembre 2006.
Après avoir traversé un quartier des plus tristes nous arrivons dans Shankill Road, au Spectrum Centre. Des fresques plus évidentes apparaissent. De nouveau les mêmes questions. Je remplis mon rôle de guide touristique improvisé. Je sympathise avec Nadir, journaliste à Beur FM (Paris). Le temps est chagrin. Nous nous hâtons de nous réfugier à l’intérieur. Les Rencontres vont commencer. Compte-rendu journalistique.
Mise en bouche
Depuis 1990, le réseau Banlieues d’Europe, constitué d’acteurs culturels, d’artistes, de chercheurs, d’élus, travaille à l’échange de pratiques et d’informations « pour évaluer et promouvoir les projets d’action culturelle naissant dans les quartiers en difficultés en Europe. »
Pour ces 13es rencontres, Banlieues d’Europe soulignait l’importance de la culture dans les conflits : « Certains pourraient arguer que la culture et l’art ne sont que purs divertissements imaginaires, mais nous répondons que la force des représentations imaginaires et symboliques est déterminante. L’Histoire récente des conflits ethniques et religieux dans le monde, de la montée du nationalisme ou de la xénophobie, au nom de l’identité culturelle le démontre largement. La culture est au centre de tous ces conflits, au croisement de l’imaginaire et du symbolique, de l’ensemble des représentations et des valeurs qui traversent une société humaine. »
D’om l’idée du réseau européen d’inviter des représentants de projets artistiques et culturels qui cherchent à développer le dialogue entre les différentes communautés, « en conflit ou en voie de l’être ». Pour Banlieues d’Europe, « il s’agit de les faire valoir et de soutenir le développement d’activités de ce type dans des contextes de conflits existants ou larvés, afin de contribuer à leur prévention, à leur résolution. »
Au cœur du sujet
« Avoir choisi Belfast nous évitera de rester dans le discours », déclare d’entrée de jeu Olivier Gagnier, chargé de mission au ministère de la Culture – Délégation au développement et aux Affaires internationales (France). Soulignant le fait qu’il y a une diversité culturelle à faire vivre, il insiste sur la nécessité de moderniser les relations de partenariats entre les organismes de gestion des pouvoirs publics et la société civile et les associations, qui n’ont pas de légitimité politique, mais qui ont en revanche un rôle d’éclairage, d’avertissement. « On n’est plus dans l’animation culturelle des années 60, mais dans une problématique de cohésion sociale et territoriale pointées lors du sommet de Lisbonne », complète l’orateur. Dans ce cadre, l’éducation culturelle et artistique peuvent être un vecteur d’échanges et devraient faire partie du socle de l’éducation.
Heather Floyd, directrice du Community Arts Forum (Irlande du Nord) abonde dans ce sens. Pour elle, il y a eu beaucoup de changements dans les quartiers en cris grâce à l’action culturelle. « L’art est une vraie contribution au processus de réconciliation en Irlande du Nord. Il stimule l’imagination, la société. » Gerri Moriarty, artiste et consultante à Belfast, ajoute qu’aujourd’hui les deux grandes communautés d’Irlande du Nord ont comme défi de combler le vide de l’incompréhension culturelle : « Il est temps de passer de la tolérance, qui n’exige pas d’implication - on peut vivre l’un à côté de l’autre sans se rencontrer –, au respect qui exige de s’engager et a donc un impact en termes culturel. »
De son côté, Roger Tropéano, président du réseau « Les rencontres », qui regroupent les élus à la Culture dans les différentes collectivités territoriales, estime également que le monde artistique participe à la résolution des conflits, mais il se demande aussi si les conflits ne sont pas une conséquence de diversités culturelles exacerbées. Pour sa part, Jean Hurstel, président du réseau Banlieues d’Europe, replonge dans ses souvenirs d’enfance pour illustrer la question du conflit. « Quand j’étais gosse, raconte-t-il, en juillet, on allait au bord du Rhin, On regardait de l’autre côté. Alors on voyait des ombres au loin. On se disait : ‘Ca, ce sont des Allemands’. On nommait ainsi l’ennemi héréditaire. C’est à la frontière que se joue les regards de l’autre. En même temps, il y avait ces péniches qui faisaient rêver à la mer, à tout ce qui venait de l’extérieur. C’est peut-être cela le rôle de la culture… On a souvent une image dépréciative de l’autre. La vraie question du conflit n’est pas d’avoir une mauvaise image de l’autre. La vraie question est de comprendre pourquoi je passe à l’acte. Pourquoi en une nuit des Serbes et des Bosniaques deviennent des ennemis alors qu’ils mangeaient et festoyaient encore ensemble la veille ? La question n’est pas le conflit, le conflit est permanent. La question est le passage à l’acte. Pourquoi ? Parce qu’il manque la symbolique, la culture, la possibilité de parler avec l’autre, d’échanger des représentations. Bref, comment éviter le passage à l’acte via la culture ? »
(...)
19:10 Publié dans Chroniques belfastoises, Culture | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : Belfast, Shankill, Banlieues d'Europe, culture, conflit
25.05.2007
Retour à Belfast - 4
En attendant que les urnes soient complètement dépouillées en République d'Irlande, je vous livre le 4e épisode des Chroniques belfastoises.
En ce vendredi 24 novembre 2006, je me réveille au petit matin dans un hôtel où la moitié des participants aux 13e rencontres de Banlieues d'Europe a vainement tenté de dormir. C'est une journée particulière. Aujourd'hui, les différents partis politiques d'Irlande du Nord doivent se prononcer sur l'accord de Saint-Andrew (Ecosse). Ce dernier s'inscrit dans la lignée de l'accord de paix de 1998 pour restaurer le parlement nord-irlandais, le Stormont. D'ailleurs, c'est là que sont censés se réunir les partis. Et tout ne va pas se passer comme prévu...
Je fus bien inspiré d’emporter dans mes bagages une boite de boules « Quies ». A deux heures du matin, la fête battait toujours son plein quelque part dans le Balmoral Hotel. Sans doute au bar. Mes alliées acoustiques m’ont permis de passer une bonne nuit. A l’inverse de mes petits camarades de Banlieues. Mon voisin de couloir, Bouchaïb, avait une tête de déterré ce matin. Lorsque je rejoins la salle à manger pour le breakfast, les autres n’ont pas l’air en meilleure forme. Francis Kochert, journaliste, rencontré à Paris quelques mois plus tôt ; son ami Hervé, un Alsacien de Sarreguemines avec qui j’ai sympathisé la veille et qui a beaucoup apprécié mon livre ; Jean Hurstel ; Myriam, Frédérique et Sarah de Banlieues d’Europe ; Yvette Lecomte de la Communauté française de Belgique et j'en passe…
Il faut se hâter de manger, le car n’attend pas. On se retrouve rapidement à prendre un trajet similaire à hier. On passe devant le projet de régénération urbaine de Stewartstownroad. Il fait gris. On se retrouve dans cette portion du quartier catholique qui était embouteillée la veille au soir. Autour de moi, les gens s’interrogent sur l’endroit où nous sommes, la signification des drapeaux noirs, des fresques murales. J’explique en retour que ces drapeaux font référence au 25e anniversaire de la grève de la faim menée par plusieurs membres de l'IRA en 1981. Cela vaut aussi pour les fresques représentant un grand H, qui fait référence à "Hunger stryke" ou à la forme de la prison - j'avoue ne plus savoir.
Du coup, il ne faut pas cinq minutes pour que je devienne le centre d’attention de dix paires d’oreilles. Le plus connu, Bobby Sands, s'était même fait élire au parlement de Westminster tout en étant en prison. Ils tentaient d'obtenir le statut de prisonnier politique. Le gouvernement britannique n’a pas cédé. Bobby Sands est mort au bout de 66 jours. Neuf autres prisonniers de l’IRA et de l’INLA (Irish National Liberation Army, une dissidence de l’IRA) ont suivi peu de temps après. Ce fut une des plus grosses victoires médiatiques pour le mouvement républicain, qui lui valut une sympathie quasi-internationale.
Le car franchit une peaceline, dont les deux portes de métal sont grandes ouvertes. La nuit, elles seront refermées. Mesure de prévention. Garantie de sécurité. Les souvenirs du conflit restent vivaces dans les mémoires.
17:15 Publié dans Chroniques belfastoises | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Belfast, Bobby Sands, IRA, Hunger Stryke, Banlieues d'Europe, Saint-Andrew
16.05.2007
Retour à Belfast - 3
Suite de l'épisode 2 qui lui même faisait suite à l'épisode 1 (dingue!). Où je retrouve mon vieil ami Chris O'Halloran qui m'a aidé à faire mes premiers pas à Belfast. La nuit est tombée et la pluie tombe toujours. Je vous laisse ce 3e et court épisode pour ce long week-end.
(...) Pour Chris O'Halloran, j’ai apporté plusieurs tablettes de chocolat belge. Cette attention le touche. En plus, il en a l’air friand. Nous parlons de Belfast, de ce qui bouge, de ce qui reste. Chris me parle des investissements dans le centre-ville, des hôtels et des bâtiments culturels qui poussent comme des champignons, de la volonté de faire venir du monde à Belfast, et surtout de cette tendance des autorités publiques à dire que tout va bien.
- C'est comme s'il ne s'était jamais rien passé, que les Troubles n’avaient jamais existé.
- Parfois, j’ai le sentiment que les recommandations que l’on formule sont prises en compte uniquement lorsque cela rejoint les intérêts du commanditaire.
- Je comprends ce que tu veux dire. J’ai aussi ce sentiment.
Il est déjà l’heure de se séparer. Chris m’amène en voiture jusqu’au Mandela’s Hall, en face de la Queen’s University, dans le Sud de la ville, là où les habitants se situent entre classes moyennes et classes supérieures, quand ce n’est pas au-delà. Tous les membres – ou presque - du réseau Banlieues d’Europe se retrouvent là ce soir pour assister à la séance d’ouverture du Belfast Winter Carnival. Il y a là : des personnes déjà rencontrées ailleurs, d’autres à découvrir, des amis à revoir, des amitiés à nouer, des moments à partager, des conversations à mener à bâtons rompus… Faire réseau, à nouveau.
17:10 Publié dans Chroniques belfastoises | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : belfast, banlieues d'europe
11.05.2007
Retour à Belfast - 2
(...) Deuxième épisode de mes "Chroniques belfastoises" qui font suite à mon ouvrage "Un été à Belfast". La soirée du 23 novembre 2006 commence à peine. Je n'aurais jamais cru qu'il puisse faire si noir à quatre heures de l'après-midi, mais il est vrai que l'Irlande du Nord est nettement plus proche du cercle polaire que la Belgique.
Plus le bus remonte vers le centre, plus se font visibles les signes de l’appartenance communautaire du quartier : Républicain a n’en pas douter. Des fresques commémorent le 25e anniversaire de la grève de la faim menée jusqu’à la mort par des militants de l’IRA. Le vent a assez de force pour soulever quelques drapeaux irlandais gorgées d’eau. Un drapeau noir frappé du chiffre 25 souligne également le funèbre anniversaire. Un embouteillage me permet de les étudier à travers les vitres constellées de gouttes de pluie. Au loin, les lumières de la ville brillent de plus en plus sous de noirs nuages. Le bus avance du mieux qu’il peut compte tenu de l’heure : seize heures et quart ! J’espère être à l’heure pour mon rendez-vous avec mon vieil ami Chris O’Halloran du Belfast Interface Project.
Le terminus ne m’évoque aucun souvenir. Il me faut moment pour m’orienter, tellement il fait noir et tellement il pleut. Et puis, tout me revient. Le toit d’une tourelle éclairée. Le nom d’une rue. La rue toute entière. Des enseignes de magasins. La ville m’adopte une nouvelle fois. Je me fonds en elle, passant parmi les passants, Belfastois aux yeux des Belfastois. Je ne suis plus cet étranger qui cherche son chemin. Je me sens comme chez moi. Je marche franchement, quitte brutalement une grosse artère en sachant pertinemment dans quelle rue j’aboutis. A droite, c’est le piétonnier commercial. Une arcade s’ouvre
devant moi. J’enfile sans hésiter la galerie commerçante, pour m’abriter un instant de la pluie glaciale. Des guirlandes électriques tapageuses m’avertissent de l’imminence de la Noël. Et à la fin de la galerie, j’y suis : c’est Noël ! « Merry Christmas from Belfast » s’affiche en lettres lumineuses au dessus de l’artère de Bradbury Place. Un sourire et deux yeux jouxtent le « Merry Christmas ». Le marché de Noël a pris ses quartiers devant le City Hall. Toute la ville s’est parée des couleurs et des lumières des fêtes de fin d’année. Un froid piquant finit de planter le décor.
J’hésite, tourne le dos à l’hôtel de ville local et marche jusqu’au carrefour avec Anne Street, là où finit Bradbury Place et où commence Royal Avenue : artères commerçantes des plus prisées. Je m’arrête au bord du trottoir. Il y a deux semaines, la Continuity IRA a fait sauté un magasin un peu plus loin sur le droite. Objectif : saboter les pourparlers autour de l’établissement d’un gouvernement conjoint Sinn Fein – DUP. Aucune victime. J'hésite à partir à la recherche du lieu du crime. La pluie et le froid m’en dissuadent. Je reviens sur mes pas. La chaleur du marché me tend les bras. Spécialités bretonnes, Apfelstrudels autrichiens, gâteaux perses… Près d’un chalet, j’aperçois une femme originaire d’Afrique noire. Je suis fasciné. Les non-Européens sont assez rares en Irlande du Nord. De petite taille, elle semble âgée. Elle a emmitouflé sa tête dans un foulard et ceint son cou d’une écharpe. Elle s’attarde devant un chalet, hésite… Je détourne le regard pour ne pas croiser le sien. Il n'est agréable pour personne de se sentir observé. Je délaisse le marché pour m'attarder un instant
du côté Est du City Hall, là où a été érigée une monument aux victimes du Titanic. La statue est tournée en direction du port et des anciens chantiers maritimes qui ont donné naissance au malheureux transatlantique. Au bout de quelques minutes, je me dirige vers le Sud, vers la partie la plus luxuriante de la ville… La plus animée aussi.
Sous la pluie de plus en plus glaciale, un feu reste désespérément rouge pour moi et une bonne trentaine de personnes. Celui ou celle qui inventera l’essuie-glace pour lunettes fera sûrement fortune. En tout cas, il m’aura comme client. Vert. Une rue dont je ne me rappelle plus le nom m’entraîne vers Shaftesbury Square… Elle compte un cinéma et un nombre impressionnant de restaurants. Un peu plus que lors de ma dernière visite. Peut-être est-ce juste une impression ?
Malgré le temps pourri, la rue regorge de monde. Et très rapidement je constate à quel point la ville à changer. Un jeune asiatique marche vers moi. Il existe une communauté chinoise importante dans le quartier. Peut-être en fait-il partie ? Je le dévisage, ravi de voir ma deuxième personne de couleur en si peu de temps. Il me regarde avec la méfiance qui convient. Belfast deviendrait-elle de plus en plus multiculturelle ? Plus loin, deux policières empruntent tranquillement le passage clouté à l’entrée de Botanic Avenue, le képi sur le crâne et un ciré jaune sur le dos. L’amusement se lit sur leurs visages. La conversation doit être plaisante. Cela pourrait paraître anodin, mais pour moi cela représente un autre changement considérable. Une patrouille à pied ! Et de bonne humeur ! Il semble loin le temps où je n’apercevais les policiers locaux qu’à travers les vitres de voitures blindées, le visage tendu, l’arme que l’on devine à portée de main.
Plus le temps d’aller boire un verre. Je me hâte vers mon rendez-vous. Ma route croise encore une petite fille asiatique, cartable sur le dos. A travers une vitrine, un vieil africain discute avec un vieux blanc. Leurs visages révèlent une conversation des plus cordiales. A l’angle d’une rue, un nouvel hôtel a été construit. Le développement de cette ville n’en finit pas de m’étonner.
(...)
07:00 Publié dans Chroniques belfastoises | Lien permanent | Commentaires (4) | Envoyer cette note | Tags : Belfast, IRA, Continuity IRA, Sinn Fein, DUP, Belfast Interface Project
05.05.2007
Retour à Belfast - 1
En novembre 2006, j’étais invité par « Banlieues d’Europe » à Belfast pour participer à un colloque sur le thème « Cultures et conflits ». La ville était le site idéal pour débattre d’un tel sujet. Chroniques de ce voyage de quatre jours, déjà précédemment éditées dans un autre blog, mais quelque peu retouchées ici. Jeudi 23 novembre 2006
Le bimoteur évolue péniblement au milieu des bourrasques de vent. A travers le hublot, j’aperçois l’embouchure de la
Lagan, le fleuve qui traverse Belfast. L’écume abondante témoigne d’une certaine agitation. De temps à autre, les nuages cèdent la place au soleil. Une secousse plus forte que les autres me fait tourner la tête vers mon compagnon de voyage.
- Je te l’avais dit ! Tout à fait l’impression d’avoir roulé sur une bosse.
Jean Hurstel, président du Réseau "Banlieues d'Europe", ne dit rien, se contentant de sourire. Une nouvelle embardée conforte ce sentiment de progresser sur une vieille route empierrée. Qui eut cru que l’air puisse être aussi résistant ?
Les anciens chantiers navals se profilent. Tout le quartier portuaire monte vers nous. L’avion sort son train d’atterrissage et se pose rapidement sur le tarmac du Belfast city airport, rebaptisé Georges Best en l'honneur du seul sportif nord-irlandais qui ait toujours été applaudi par les deux communautés.
La descente n’a pas traîné. La récupération des bagages non plus. A l’extérieur de l’aéroport de la ville, un taxi réservé par « Banlieues d’Europe » nous emmène de l’autre côté de Belfast, au Balmoral Hôtel. Là, on s’empresse de sustenter au grill bar : hamburger-frites-salade et une pinte de Harp. Il était temps, il est déjà quinze heures ! Cela nous rend de moins méchante humeur l’un et l’autre. On en profite pour évoquer le programme : nous sommes là pour quatre jours, les 13es rencontres du réseau ont pour thème "Cultures et conflits". Jean en profite pour me poser la question :
- Au fait, qu’est-ce qui t’a amené à écrire sur Belfast ?
- Ben… Au cours de mes deux séjours, je me suis rendu compte que j’avais amassé quantité de matériau sur cette ville : des interviews, des impressions, de la documentation… Je me suis dit qu’il y avait quantité de choses à apprendre de cette ville, à transmettre… Des pratiques qui seraient utiles pour d’autres villes européennes.
Terriblement classique comme démarche : le sentiment d’avoir un message à délivrer. Depuis les lointaines origines de l’écriture il en a toujours été ainsi. Quel conditionnement !
Le repas fini, Jean retourne dans sa chambre faire une sieste. Je regagne la mienne pour me doucher et repartir aussitôt vers le centre-ville. Un coup d’œil à mon vieux plan de Belfast à moitié déchiré me précise, qu'au cas où j'aurais encore le moindre doute, nous sommes vraiment à l’autre bout de la ville. Heureusement, à la réception, on me renseigne un arrêt de bus juste en face de l’hôtel… Côté gauche de la route, il faudra m’y faire à cette manière de conduire. Le soleil qui nous a accueilli s’est déjà enfui. La nuit tombe déjà, en même temps qu’une légère pluie.
Au conducteur, je tends mon billet de 5 livres sterling représentant la tête de la reine. L’homme le prend en ricanant : « Her Majesty the Queen ! » Serait-il Républicain-Catholique-Nationaliste ? Le trajet emprunté par le bus traverse effectivement l’Ouest Catholique de la ville. Il passe devant le projet de régénération urbaine de Stewartstown Road. J’ai déjà eu l’occasion de le visiter à deux reprises. Il tient bon. Derrière un bâtiment de deux étages regroupant les services sociaux protestants et catholiques se trouve l’enclave loyaliste de Suffolk. Les membres des deux communautés ont appris à gérer cet « espace partagé », à s'y côtoyer.
(...)
12:30 Publié dans Chroniques belfastoises | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : Belfast, Banlieues d'Europe




